Extrait du roman « Les Admos ».

Ce n’était pas la première fois que Josée et Julien passaient un réveillon de Nouvel An en compagnie de leur fille Mag.

Par contre, c’était la première fois qu’ils le faisaient devant l’îlet à Fajou, modeste territoire inhabité et totalement arboré sis dans le grand cul-de-sac marin, au nord de la Guadeloupe.

Choisir de passer sa nuit de Nouvel An dans un cul, fût-il de « sac marin », il y aurait eu à redire… Mais, admettons. Pour eux, c’était encore une fois « la belle vie ». Ils rigolaient, en buvant de bons coups et en se racontant des trucs du passé. Que du bonheur. La nuit s’avançait, quand soudain Julien eût le sentiment que quelque chose lui manquait.

« Où ai-je mis mon dentier ? ».

Voilà, ce qu’il lui manquait. Son dentier.

Ce n’était pas la première fois que Julien cherchait son dentier…

Depuis quelques années déjà, afin de tenter de limiter des ans les irréparables dommages, Julien avait eu recours à une prothèse destinée à combler le vide créé par l’absence d’une incisive, en plein milieu de sa façade…

Trois ans auparavant, il fut visiter un opérateur en réfection de chicots, consécutivement au descellement, pour la sept ou huit ou même neuvième occasion, d’une de ses incisives supérieures. Ce bout d’émail n’avait de supérieur que sa position géographique, et ne brillait certes pas par son savoir-faire ou sa stabilité sociale, loin s’en fallait.

Ce fut alors que le cupide marchand de prothèses dispendieuses lui annonçât tout de go qu’il était hors de question de réparer une nouvelle fois ce morceau de céramique obsolète. Il était même grandement temps, selon lui, d’envisager l’installation d’un implant… « Ça ira chercher dans les deux mille cinq cent euros. Mais qu’y faire, c’est la vie mon pôv monsieur ».

Julien n’avait pas aimé sa proposition, arguant qu’il aurait un peu de mal à payer une somme pareille pour environ un huitième de centimètre cube de céramique. Il décida instantanément, d’un commun accord avec lui-même, que, dans l’immédiat, le charcutier en gencives avait le feu vert pour extraire les ruines de cette racine moribonde. Ensuite, il verrait bien, plus tard, mais « pas d’implant ». L’artiste s’exécuta en maugréant. Son intervention achevée, il coinça un genre de « tampax » dentaire entre les deux mâchoires de son client en l’invitant à serrer les mâchoires afin d’endiguer le ru de sang qui suintait de la cavité laissée béante par son ouvrage. Il y a rarement un miroir en face du fauteuil, chez les dentistes, et ce n’est pas dommage… Julien se sentait le look un peu ridicule.

« Venez à mon bureau », intima avec fermeté le chirurgien. Julien n’était pas en position de négocier et obtempéra illico. À peine était-il posé sur la pauvre chaise, en face du saigneur des chicots, que cet adepte d’Hippocrate l’invectivât sur un ton condescendant.

« Combien pensez-vous que je vais vous facturer pour cet acte ? », interrogea l’artisan.

Julien trouvait le moment mal choisi pour débattre de quoi que ce fût, à cause, notamment, du tampon sanguinolent entre les mâchoires, lequel ne facilitait certes pas la diction. Il fit un rapide calcul à base d’une règle de trois. Il prit en compte en compte le taux horaire d’un ingénieur et le temps que le dentiste avait consacré à l’ablation du triste appendice dont sa mère avait eu la faiblesse de l’affubler sans qu’il lui en veuille le moins du monde.

« Cinquante euros », hasarda Julien en se disant en lui-même et en créole, car ils étaient en Guadeloupe, « J’aimerais bien rentrer chez moi, à présent ». Un sourire satisfait orna alors instantanément les babines du marchand de prothèses qui déclara sarcastique.

« Trente-huit euros ! Voilà tout ce que l’administration française m’autorise à facturer pour cet acte. Comment voulez-vous que je m’en sorte ? Moi qu’a fait dix ans d’études… et le prix de mon équipement… et la difficulté d’être dentiste… et qu’elle vie on a nous autres, personne ne s’en rend compte… Le taux de suicide chez les arracheurs de dents, si vous saviez… et les odeurs… ah, les odeurs ! ».

Julien était au bord des larmes. Il pensait aux petits Haïtiens, aux petits Dominiquais, à ces Indonésiens qui ne connaissent pas leur chance de n’avoir pas ce genre de problème. Mais, bon, avec le tampon dans la tronche, difficile de s’éterniser en palabres. Aussi, mit-il rapidement un terme à ce passionnant débat.

Et c’est ainsi qu’il se retrouva, à la fleur de l’âge avec une dentition quelque peu clairsemée sur le devant, qui lui conférait un look de pirate des Caribs…[1]

Quelques mois plus tard, la chance tourna et Julien se fit équiper d’une prothèse amovible, hélas un peu fragile, grâce aux bons soins d’une amie dentiste compatissante qui opérait en Martinique. Cet appareil se brisait souvent. Après l’avoir réparé maintes fois à base de résine époxy et de fibres de carbone, Julien s’était accoutumé à l’idée que cet ustensile ne devait servir qu’à des fins esthétiques, et surtout pas masticatoires. Il adopta l’habitude de l’ôter discrètement avant toute mise en œuvre de ses mandibules. Il se marrait intérieurement en songeant qu’il possédait peut-être la seule prothèse dentaire qu’il faille ôter avant de manger…

Et donc, durant cette funeste nuit de la Saint-Sylvestre, tout à coup soudainement, se sentant nu de la bouche, il se murmurait en son for intérieur. « Mais où ai-je mis mon râtelier ? ». Il faut préciser que Julien avait, depuis « un certain temps », pris la fâcheuse manie de poser cet accessoire disgracieux et peu ragoûtant, à proximité immédiate de sa zone d’alimentation. Bien sûr, il ne procédait ainsi qu’en compagnie intime, et jamais lors de dîners mondains ou dans les restaurants très étoilés. En même temps, ces derniers cas de figure étaient statistiquement fort rares. Rarissimes même. Genre un repas sur dix millions…

Il eut beau fouinasser dans tous les endroits humainement envisageables, pas la moindre ombre d’incisive au tableau. Il se décida alors à consulter sa garde rapprochée, Josée et Mag.

Adoptant un ton détaché :

« Tiens, c’est bizarre, je ne retrouve plus mes chicots ».

Julien adorait cette vieille chanson populaire, « Mes chicots, mes chicots. Sous ton soleil qui chante, hi, le temps paraît trop court pour goûter au bonheur de chaque jour… »[2].

« Je t’ai vue les mettre dans ton verre de planteur pour faire le clown, au moment de l’apéro », avança Josée. Ce n’était pas faux. Voilà une plaisanterie bien innocente à laquelle Julien s’adonnait volontiers en cours de libation. Cette nuit encore, lassé d’exhiber cet artifice sans grâce aux regards désabusés de ses chéries, et emporté par un élan faiblement éthylique, il avait, comme qui dirait, lamentablement rechuté. Alors qu’il eût été si simple de mettre l’objet dans sa poche, il l’avait déposé au fond de son godet de planteur, en compagnie des écorces de citrons verts… Ni vu ni connu.

Hélas, de poche il n’avait point, car il était en maillot de bain.

Malheur de malheur ! En un éclair, la sordide réalité lui sauta à la tronche comme mille incisives enragées.

Il y avait de ça, allez, une petite demi-heure, à l’heure où l’apéro s’étiolait, où l’on s’attablait, et où, on allait attaquer le pinard, il se revit, balançant alors, du geste auguste du semeur, les zestes de citron qui mijotaient au fond de son verre en compagnie de la prothèse maudite qui elle aussi se mourait, à présent.

Misère et peaux de six troncs verts ! Julien réalisait avec horreur, comme anéanti sous le poids de dix tonnes d’agrumes, qu’il avait été capable de cette horrible boulette : une automutilation du dentier ! Ah, il ne rajeunissait pas.

Eh oui, en ce funeste 31 décembre de l’an 2017, pour la première fois, Julien avait été assez stupide pour lancer lui-même à la mer ce petit bout de céramique enchâssé dans du plastique. Pourtant, cet artifice faisait de lui, en dehors des repas, un vulgum pecus tout-à-fait commun, question dentition faciale tout au moins…

Ce ne furent pas les fous rires spasmodiques des deux chipies, captant à l’unisson la cocasserie de cette situation, qui aurait amenuisé son désarroi.

Ainsi, en ce premier jour de janvier, Julien se mit à l’eau dès sept heures du matin, équipé de palmes, masque et tuba, afin de s’adonner à une partie effrénée de chasse aux ratiches dont il ressortit bredouille trois heures plus tard, rafraîchi, penaud et irrémédiablement édenté, en dépit de l’assistance consentie aimablement par ses deux coéquipières…

Moralité, « Après ça, comment ne pas en vouloir, oh mon dentier ? »

[1] Carib : marque de bière locale

[2] « Mexico », chanté dans les années 67 par Luis Mariano

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Domi Domi MONTESINOS

Des récits de voyage au style fluide et imagé, "Mamilou et grand'père en short autour du monde", puis un roman légèrement autobiographique, "Les Admos"