« – Et que sait faire notre Isabelle si elle ne coud pas, ne brode pas, ne chante pas et ne joue d’aucun instrument ? lança à la cantonade une Françoise toujours aussi mordante, qui riait de ses piques et déclenchait le rire des demoiselles ayant pris place autour de la reine. (…)

La reine souriait, laissant Isabelle faire ses premières armes et se défendre elle-même contre les attaques de certaines de ses « filles », qui étaient loin d’être bienveillantes, surtout vis-à-vis des nouvelles recrues, jalouses qu’elles étaient de cette « nouveauté » qui venait de l’extérieur et soucieuses aussi de garder leurs prérogatives.

Installée à la harpe, Alessandra leva le nez et, fixant tour à tour Françoise et Isabelle, comprit que ces deux-là avaient déjà eu maille à partir. Aussi se mit-elle à toucher délicatement les cordes de son instrument, égrenant des notes cristallines qui coulèrent telle une cascade d’eau pure sur l’assistance. Ce son divin n’était-il pas propre à apaiser ? (…)

– Mon père a voulu que je suive le même enseignement que mon frère, de deux ans mon aîné, car il pense que ce que l’on apprend aux filles n’est pas matière à leur remplir l’esprit, répondit Isabelle, affichant plus de calme qu’elle n’aurait cru en être capable.

Françoise, qui avait sagement écouté sa réponse, la dévisageait d’un air moqueur.

– Et qu’as-tu appris qui t’a « rempli l’esprit » comme tu le dis si bien ? lui demanda-t-elle sarcastique.

Isabelle était un peu gênée, sa franchise et l’étendue de ses connaissances dérangeant parfois.

– J’ai… j’ai appris les mathématiques…, le latin, le grec, la philosophie, la poésie, l’histoire, la géographie…, l’astronomie, l’équitation et… l’escrime.

Un long silence suivit l’étonnante énumération.

– Eh bien, je crois que nous avons déniché l’oiseau rare ! s’exclama Françoise, le rompant enfin, d’un ton faussement admiratif. Et peux-tu nous dire à quoi toute cette noble science va te servir pour dénicher un époux ? À moins que tu n’aies l’intention de devenir disciple de monsieur de Nostredame ou de partir en guerre, à l’instar de Jeanne d’Arc !

Et les jeunes filles assemblées de rire au mot d’esprit de Françoise, qui marquait un point. (…)

Isabelle évaluait les alternatives évoquées par Françoise et se dit que passer le reste de sa vie la tête dans les étoiles ou sur les routes à défendre de grandes causes ne seraient pas pour lui déplaire. Ses yeux ne pouvaient se contenter d’admirer des points de broderies ; ils devaient regarder plus haut et plus loin. Et sa main ne pouvait se satisfaire de piquer l’aiguille dans le tissu ; elle devait faire œuvre plus utile qu’agrémenter nappes et coussins de motifs.

– Pourquoi pas, murmura-t-elle, songeuse.

Les demoiselles se turent devant la réponse inattendue, et un silence gêné s’installa entre l’idéaliste Isabelle aux dispositions peu communes chez une fille et les frivoles suivantes de Catherine. 

– Jé crois qu’Isabella s’est très bien défendou, dit alors la reine, qui avait apprécié la joute et brisait le silence en venant à son secours. Nous avons bésoin dé jeunes gens qui sachent régarder plous loin qué lé bout dé leur nez… même chez les démoiselles ! »

Mascarade – Chapitre IX – Passes d’armes

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https://www.franceloisirs.com/romans-historiques/mascarade-fl10246060.html

Bonne lecture ! 🙂

 

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Catégories : Extrait de livre