« La soirée s’étirait doucement. Les croisées largement ouvertes sur la nuit baignaient la salle d’une clarté lunaire et une douce fragrance de chèvrefeuille flottaient dans l’air. Le repas avait été suivi d’un bal comme presque tous les soirs et Isabelle, qui avait passé de longues heures à rédiger le courrier de la reine, commençait à sentir la fatigue.(…)
Elle attendait que la nuit fût totalement tombée pour rejoindre l’observatoire de la tour de Foix où elle retrouverait monsieur de Nostredame.
– Tiens notre Isabella n’a pas emboîté le pas à la reine, ce soir ! remarqua en l’abordant Françoise, un verre à la main, sa voix traînante et ses gestes hésitants laissant supposer qu’elle n’en était pas à son premier.
Isabelle sursauta en la voyant paraître et dit adieu à sa tranquillité lorsqu’elle prit place en face d’elle.
– Pourtant le jeune Lussac n’est pas au nombre de ces messieurs ce soir ! ajouta-t-elle, incisive. (…)
– On n’a pas peur ce soir mademoiselle de Coulanges ! railla-t-elle en brandissant son verre sous le nez de son interlocutrice. En général, tu nous quittes avec les plus prudes qui redoutent les fins de soirées un peu… coquines ! Ou bien as-tu reçu la consigne de te joindre au cercle plus intime qui prend forme la nuit venue ? voulut-elle savoir, un brin de mystère dans la voix.
Rencognée dans les coussins, elle faisait danser son verre au bout de ses doigts tout en fixant sa voisine, les paupières mi-closes.
– Cela ne devrait pas être bien difficile pour un beau brin de fille comme toi. Et de toute façon, cela ne saurait tarder. La reine est prudente au début, elle évalue chacune de nous avant de l’envoyer sur le front. La seule qui soit restée en arrière pour l’instant, c’est Blanche. (…)
– Là, ce soir, nous sommes en service commandé, Isabella ! (…)
– Que veux-tu dire par… service commandé ? demanda-t-elle entrevoyant, sans vouloir y croire, ce que signifiaient les paroles sibyllines de Françoise et se disant que si elle l’entendait formulée, la chose deviendrait bien réelle.
– Eh bien là, ce soir, nous travaillons pour la reine, comme toi cet après-midi quand tu maniais la plume, dit tout simplement Françoise.
Isabelle la dévisageait, sentant son cœur s’accélérer.
– Nous sommes censées nous rapprocher de ces messieurs, des deux clans, pour les amadouer et ainsi délier leurs langues sur les intentions qui les animent. C’est incroyable ce qu’ils peuvent être bavards dès qu’ils ont un beau minois en face d’eux, et quelquefois si ces charmantes conversations ne suffisent pas, il y a l’oreiller, qui est une arme redoutable pour les faire parler, susurra-t-elle en se penchant de nouveau vers elle.
Isabelle s’était figée, les yeux ronds d’étonnement. Face à sa mine déconfite, Françoise se laissa retomber sur les coussins en éclatant de rire.
– Oh, c’est vrai, cela doit choquer la petite oie blanche que tu es ! Ton tour viendra, tu verras ! (…)
Isabelle était totalement décontenancée. Françoise venait de lui dire des choses terribles. La reine demandait donc à ses suivantes d’agir de la sorte ! Combien elle devait paraître niaise d’ignorer ce que tout le monde savait ! (…)
– On me requiert pour de plus douces causeries, précisa cette dernière en se levant, et j’en vois un qui ne va guère tarder à prendre ma place, murmura-t-elle en indiquant du menton le duc de Bérouville, qui, assis à la lumière de l’unique candélabre devant une partie d’échecs, semblait se préoccuper davantage de ce qui se passait autour de lui que du déplacement des pièces sur l’échiquier. Isabelle ne prêta pas attention aux regards qu’il jetait vers elle. Elle savait qu’elle n’y lirait que cynisme, comme à chaque fois qu’elle le croisait. (…)
Isabelle s’efforçait de servir au mieux la souveraine, (…) et de vivre pleinement son amour pour Julien. Ce soir plus que tout autre, elle aurait voulu être à ses côtés. Elle se tourna vers l’astre bleuté qui lui souriait, ou bien riait-il à l’image de ces courtisans dont toute la conduite, sous leur manteau d’aménité, n’était qu’hypocrisie. »
Mascarade – Chapitre XI – La lune en partage
« Mascarade » est disponible dans les librairies France-Loisirs et sur le site de France-Loisirs en version papier et numérique.
Abonnement sans engagement de durée.
https://www.franceloisirs.com/romans-historiques/mascarade-fl10246060.html
Bonne lecture ! 🙂
Partagez :
Catégories : Extrait de livre