UN MONDE ÉTRANGE (suite)

Un village tout aussi étonnant que ses maisons “bancales”…

“J’ai tourné longtemps entre les maisons. À la recherche d’une absente. La jeune fille aux herbes n’y était pas, ni aucune trace d’elle, et cependant quelque chose qui lui ressemblait se trouvait partout. Certaines maisons étaient ébauchées, parfois juste un bâti, un pilier donnant sur le vide d’un plancher et de quelques renfoncements qui faisaient penser à un décor pour quelque pièce à y jouer, et comme si elles avaient été construites à la hâte pour ma venue, dans un inachèvement négligent. Des gens un peu plus loin allaient et venaient en silence et semblaient ne pas me voir. Les maisons étaient vides, presque propres, n’eût été cette poussière accumulée en manteau sur leurs sols, de vieux carrelages à ce qu’il m’a semblé, et parfois j’apercevais un dessin, des figures que j’aurais bien aimé dégager, mais il y avait cette chaleur qui me tombait sur les épaules comme du plomb, me décourageant d’avance, et peut-être aussi quelque chose comme une interdiction d’avancer, de toucher, si bien que je restais mal à l’aise au bord des vérandas, lorgnant ce qui ne m’appartenait pas. Partout des objets étaient dispersés dans la poussière, comme si un grand vent avait soufflé le contenu des maisons. Celles-ci avaient pourtant le même air innocent et tranquille que le jour où je les avais découvertes. On aurait dit que cela venait de se produire mais les objets étaient usés, cassés ou rouillés, et d’ailleurs ils n’étaient pas là la première fois, je l’aurais juré. (…)…j’avançais comme hypnotisé au milieu du désordre des objets dispersés dans des positions tordues ou invraisemblables. (…) … une boîte à bijoux en laque noire, oui, comme éventrée, saignant de tout son satin rouge, j’ai pensé à des morts sur un champ de bataille, moi me promenant à la recherche de survivants, tous répandus au milieu de meubles à moitié désossés qui dessinaient les collines d’un paysage dévasté dans le soir tombant. Tous ces objets, balayés des maisons. Mais s’ils avaient pour ainsi dire volé à ma rencontre, que devais-je en faire, moi qui me trouvais soudain au milieu de ce bric-à-brac de vies ? Voix mortes. Le village vide. Balayés, mis à la porte du temps, les objets. Je me souviens que bizarrement je me suis seulement dit « c’est la vie qui est un champ de bataille » avec cette sorte de légèreté insouciante qu’on a dans les rêves – peut-être étais-je en train de rêver ? –, tout en remarquant que le vieil homme me souriait. Mais d’un sourire dans le vide. Je lui fis un vague salut en passant et continuai jusqu’à la falaise. (Une falaise ? Dans ce doux paysage vallonné mi-rêvé mi-réel de mon enfance où s’est installée l’histoire ? Une falaise pourtant.)”

 

Pour illustrer cet étrange village, j’ai choisi ci-dessous une de mes “encres” intitulée MONDO PERDIDO IV- Fantasmagories – encres et feutres sur papier calligraphie 21×29 – décembre 2019

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Catégories : Extrait de livre

Anne Cécile LÉCUILLER

Anne Cécile LÉCUILLER

Professeure agrégée de Lettres - écrivain - poète et peintre (techniques mixtes)

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