Bonjour,

Quelques mots de présentation : je suis auteure depuis… toujours ! Je ne me souviens pas de n’avoir pas été un seul jour une obsédée d’écriture. J’ai donc beaucoup produit et beaucoup publié aussi… Poèmes, nouvelles, romans, en revues, en recueils, bref j’ai semé ma vie d’écriture. Mais il en reste encore dans mes tiroirs ! Pour les curieux vous pouvez aller regarder ma biographie sur ce site.

Tellement obsédée que l’écrivain est au coeur de tous mes romans et nouvelles. Et ce sera donc le thème fréquent de mes chroniques.

Aujourd’hui je choisis  de partir d’un texte que je pourrais dire « fondateur » une nouvelle intitulée « Le Kaléidoscope » parue dans la revue l’Ingénu en… 1982, et que j’ai reprise récemment dans le recueil de nouvelles éponyme, paru en 2018 et disponible sur Amazon en livre broché et kindle.

Le Kaléidoscope[1]

 

à mon père

Cachan, 1980

 

 

Rien sur la page blanche, il avait bien vu. Rien. Il avait beau se frotter les yeux depuis un moment, la page blanche restait blanche.

Or Achille avait écrit, il en était sûr.

 

Pour cet instant il avait durant des années, affûté ses crayons, empilé des cahiers vierges au fond de ses tiroirs sous des collections de buvards et des liasses de documents, notes, fragments, essais fiévreux, brouillons illisibles, souvent abandonnés en cours de route, ou manuscrits oubliés, d’une certaine façon reniés. Pour cet instant il avait lu, rêvé, imaginé. Et même modifié bien des fois l’arrangement du bureau car il faut qu’une pièce, n’est-ce pas, convienne à ce que l’on veut écrire, les biographies d’écrivains dont il était friand le lui avaient appris. Pour le moins il faut une bizarrerie, une idée fixe, et de ce côté-là il était pourvu, ce qui ne fait certes pas l’écrivain, se disait-il, car il était honnête avec lui-même, mais au moins pouvait être un indice qu’il faisait partie des élus. Parfois il lui était arrivé dans l’enthousiasme du moment, persuadé que l’idée, la phrase, venait, allait venir, il lui était arrivé de remplir la cafetière en prévision d’une longue nuit – Balzac n’a-t-il pas écrit un roman en une nuit ? – Aujourd’hui, enfin, il avait senti à quelque particulière et mystérieuse limpidité du jour, que le temps était arrivé, qu’il tenait l’œuvre, mûre, prête, presqu’achevée, il n’y avait plus qu’à la poser, pensait-il, sur le papier. Aujourd’hui, oui, l’œuvre pour laquelle il se sentait fait verrait le jour, car il comptait pour rien toutes les tentatives précédentes.

Et il s’était lancé.

Or la page blanche restait désespérément blanche.

 

Néanmoins – le lecteur me permettra de faire ici une parenthèse -, Achille n’avait-il pas tort de croire qu’il n’avait rien fait jusqu’ici ? Pour ma part je suggérerais qu’il avait accompli une sorte d’œuvre en retardant si longtemps un tel moment comme pour en jouir davantage, en amoureux anxieux de ne pas épuiser trop tôt les plaisirs de l’attente. Ce faisant il avait varié à l’infini son approche de l’écriture, par respect pour elle sans doute, par pudeur exigeante et raffinée qui ne voulait rien brusquer, volonté de perfection autant que conduite magique destinée à susciter les conditions favorables tout en redoutant que, maîtresse capricieuse, elle continue de se refuser à un aussi minutieux dispositif. Pouvait-on l’aimer mieux que lui qui avait progressé lentement, méthodiquement, avec la hantise d’oublier le détail essentiel ?

C’est ainsi qu’il avait exploré tous les possibles d’un être-écrivain avant d’emprunter la voie unique et royale par laquelle il choisirait d’avancer, persuadé qu’une relation étroite unissait cette voie et le résultat escompté. Écrire devait être un acte total dont faisaient partie l’épaisseur de la plume, celle de la feuille, mais également l’orientation du bureau, la clarté de la pièce autant que l’humeur du moment.

Et il avait passé quinze années à mettre en place ce dispositif. Quinze années de bonheur et d’angoisse.

 

Tout commençait quand il devait acheter. Il passait des heures dans les librairies, lieux qu’il affectionnait particulièrement, leur odeur tiède de couveuse – pas n’importe quelle librairie, il savait les choisir : à l’ancienne, un peu poussiéreuses et obscures -, et ce bruissement propre qui semblait venir de très loin, comme monté des livres les plus vieux dans le doux murmure de feuilles caressées que seuls les vrais amateurs connaissent.

Puis il y avait les papeteries. Elles aussi il fallait savoir les choisir. Les meilleures étaient étroites et longues, avec des fournitures empilées en désordre, un vrai bazar de papiers, crayons, stylomines et stylos où il fallait fouiner longuement pour trouver son bonheur. Mais quel était le meilleur outil, le vrai prolongement de la main ? A vrai dire il avait tâté de tout. Les feutres ? Trop gros. S’ils ont l’avantage de courir sur le papier, ils risquent de vous entraîner dans une griserie dangereuse. Les stylomines également étaient classés par lui dans cette catégorie. A l’inverse la machine à écrire vous arrête, elle oblige à méditer, à retourner longuement la phrase dans sa tête avant de lui donner une forme, et puis elle est sans ratures. Il avait horreur des ratures et préférait tout réécrire à partir du point de départ, d’un seul mouvement, d’un élan dont il devait découvrir, je fais une autre parenthèse, qu’il était au centre de sa vocation d’écrivain. Cependant il avait éliminé la machine à écrire également, sans doute, et cela il ne l’avait compris qu’assez tard – n’est-ce pas mieux ainsi, se disait-il ? -, parce qu’il avait besoin d’une étroite intimité avec la feuille. La machine à écrire – plus tard l’ordinateur car il s’y mit aussi, “il faut être de son temps même avec ses bizarreries” déclarait Achille -, ne pouvait, ne devait être que l’instrument de la mise au propre, de la perfection, et d’ailleurs il reprenait avec un soin maniaque et douloureux l’ensemble de la page à la moindre faute de frappe. Disons tout de suite au lecteur curieux que ce qu’il éliminait ainsi, il ne cessait pas pour autant d’en acheter. Les feutres certes ne convenaient pas mais leurs épaisseurs différentes et colorées donnaient au bureau une petite note de gaieté qui ne lui déplaisait pas, argument décoratif non négligeable et qui se doublait d’un autre : il fallait conserver les étapes de la progression, négatifs stimulants, souvenirs d’un chemin jalonné d’essais et d’erreurs, car c’est un monde lourd de temps que celui de la création. Il voulait que le moment où il se mettrait à écrire, à écrire vraiment, contienne toute cette antériorité, comme un fleuve grossi d’alluvions. Et il ne comprenait pas ces écrivains qui d’emblée trouvaient leur voie, qui écrivaient comme on respire, sans même se demander quel outil est le plus adéquat. Quant à lui, il aurait voulu parcourir tout ce qui existait dans le monde de l’écriture, l’inventorier de façon exhaustive avant de se décider.

Oui, c’était une forme d’amour que cette connaissance complète. On comprendra que je puisse parler d’œuvre…

Evidemment il avait essayé les stylos. Mais lesquels ? Il aimait les avoir bien en main, aussi les voulait-il gros, un peu rustiques, avec une préférence pour ceux qu’on recharge dans l’encrier, alimentation matricielle de la réflexion, le stylo était un organisme vivant qu’il fallait nourrir et il le regardait boire goulûment le liquide que sa rêverie profonde imaginait épais et dense. Aussi préférait-il l’encre noire et avait en horreur ceux que l’on fait maintenant, rechargeables avec des cartouches en plastique, petits corps étrangers qui dérobent l’encre au regard.

Finalement, il s’était mis depuis peu au porte-plume, et le plaisir qu’il en avait éprouvé la première fois lui avait assez indiqué qu’il était au terme de sa recherche. On pouvait passer des heures à choisir une plume de l’exacte finesse voulue. Et la seule, l’unique, l’élue, on pouvait passer des heures à l’essayer, voire faire varier le degré de finesse en fonction du texte à écrire, on pouvait méditer entre chaque phrase en tendant la main vers l’encrier, l’encrier parlons-en d’ailleurs, de cette forme ventrue, là, devant vous, obscure de tous les possibles qu’elle contient, déjà riche de tout ce que l’on va dire.

Oui, c’était le bon outil. Il correspondait surtout à ce besoin qu’il ressentait de trouver avec la page l’exact degré d’intimité et de résistance qui lui semblait symboliser l’essentiel de l’écriture. J’en profite pour signaler à l’innocent lecteur qu’Achille avait découvert dans cette quête apparemment absurde, le contenu même de son œuvre. La plume, en effet, luttait avec le papier, s’agrippait à lui, mais savait aussi le caresser. Puis, c’était un objet qui parlait à tous les sens, il le sentait rond et lisse entre le pouce et l’index, il le voyait se balancer, effilé corps d’oiseau à son extrémité et c’était pour le regard et le rêve une forme dynamique qui privilégiait l’élan. Toujours lui. Il l’entendait, dans une bonne odeur d’encre, lui dire la présence du papier, son grain plus ou moins fort, ses refus, bref il pouvait suivre à travers eux la naissance de l’écriture. Enfin la plume créait des lettres comme des objets, de véritables dessins qui pouvaient accompagner son humeur ou son émotion de pleins ou de déliés, s’empâter avec ses hésitations, s’arrondir avec son allégresse ou sa légèreté, et les mots restaient un moment humides, en relief, monuments sur lesquels il avait le loisir de s’arrêter.

 

Sans doute cette découverte capitale eût-elle pu hâter toutes les autres, le révélant à lui-même et à ce qu’il devait créer et qu’il avait pressenti dans d’étranges émotions antérieures qu’aujourd’hui, vieil écrivain pas encore né, il pouvait ranger dans la catégorie de celles qui avaient été décisives pour sa vocation. Par exemple celle qui le saisissait lorsqu’enfant il tapait frénétiquement sur la vieille Remington de ses parents et alors que, ignorant encore le sens des mots et d’ailleurs les mots eux-mêmes, il pensait n’avoir à produire que ces petits objets noirs qu’il voyait surgir sur la page, créant un rythme qui dès ce temps lui parut toucher à l’essence même de la vie.

Ou lors de la découverte d’une imprimerie au musée Plantin d’Anvers, lieu matriciel et feutré où tout semblait s’épaissir dans une sorte de silence originel, où des machines à la bibliothèque se tissait le fil continu d’une tendresse ininterrompue. Oui, les ressemblances s’étaient accumulées, il aimait les bibliothèques, les livres, les librairies, les abécédaires, tous les alphabets en caractères d’imprimerie que l’on trouve dans le commerce, et même les photocopieuses devant lesquelles il restait rêveur et admiratif. Ainsi il avait su peu à peu qu’il aimait les textes comme des êtres, fasciné par le mystère de leur naissance dont il voulait vivre l’intimité inquiète au moment où se déchirerait la page blanche.

 

La page blanche.

Dernière étape de sa progression. Celle qui avait le plus retardé sa maturation. Car il avait emprunté la ruse de bien des détours avant de se rendre à une évidence que n’importe quel observateur aurait pu déduire de ses premiers choix : il ne pouvait écrire que sur une page blanche. Totalement vierge. Ni lignes, ni quadrillage large ni serré ni rouge ni noir. Certes les lignes apprivoisaient le regard et appelaient l’écriture sur la page qu’elles avaient déflorée, préparant la matrice. Aussi avait-il d’abord collectionné des cahiers (de toutes les épaisseurs, de toutes les formes, de toutes les couleurs – avec une préférence pour les cartonnés noirs à l’ancienne -) quadrillés finement. D’ailleurs n’étaient-ils pas déjà, d’une certaine façon, des livres achevés, clos et mûrs, sur lesquels on pouvait passer la main en rêvant ? Mais justement, voilà qui eût été trop simple. Il voulait que rien ne lui soit épargné des angoisses, des paralysies, bref du martyre de l’écrivain.

Oui, il fallait décider d’engendrer dans le vide. Décider d’ajouter, d’alourdir, de donner la vie.

Et la mort. La page blanche, début et fin de tout, il aurait pu le deviner. Mais l’aurait-il dû ? N’avait-il pas à faire, pour chaque objet, chaque choix, un même trajet, comme ces adolescents qui essayent leur personnalité dans les vêtements, les attitudes, les goûts, les fréquentations, les expressions… ? Il avait beaucoup lu, trop sans doute on en conviendra, de biographies d’écrivains ou visité leurs maisons pieusement conservées en musées, et en était arrivé à se persuader qu’il existe une affinité entre la tonalité de l’œuvre et cette simple table de bois brut ou ce bureau Louis XVI. Le choix en était rendu difficile entre l’écriture du matin à l’aube, fenêtre ouverte sur la plaine, ou celle du soir dans une bibliothèque à bonne odeur de cire et devant un feu craquant, l’été ou l’hiver, les jours de pluie ou de soleil, sous la tonnelle du jardin ou derrière la vitre de la véranda ou encore vautré dans l’herbe d’un pré. Il avait d’ailleurs tout essayé. Et il avait été le bohème qui écrit sur des tickets de bus, le distrait qui les perd et les retrouve, semant sa progéniture narcissique avec une apparente indifférence. Il avait, au début, écrit sur des papiers journaux, des livres, des lettres, cherchant un dialogue parfois avec d’autres écritures ou s’élançant à partir d’elles, multipliant les brouillons, les ébauches fiévreuses, tant et si bien que son bureau avait fini par ressembler à un étrange laboratoire où s’accumulaient, sans autre ordre que celui de leur arrivée, les fournitures, les piles de livres en équilibre instable entre lesquelles il fallait se frayer un chemin pour rejoindre le bureau jonché de feuilles sans suite qu’une négligence soigneusement entretenue faisait semblant d’abandonner au hasard.

Mais c’était un temps révolu. Il n’était pas ce genre d’écrivain. Certes une partie de lui-même rêvait d’une vie d’écriture dans la ferveur de l’inspiration foisonnante et désordonnée, d’être cet homme capable d’écrire au milieu du bruit et à n’importe quelle heure, au café ou à la maison, entre deux soirées de débauche, l’ivresse des conversations, la multitude des amis, des enfants et des chats. C’est à cette époque également qu’il s’était abandonné à la flânerie et la paresse, comptant avec le temps pour que mûrisse l’œuvre… Mais un autre en lui réclamait une discipline, un endroit clos et solitaire, une vie de célibataire dévoué à sa tâche sacrée, soumise à un ordre rigoureux dont le modèle était bien sûr la règle monastique. Finalement c’est à cet ordre qu’il avait donné la préférence. Au vide. A la table rase. L’œuvre devait surgir de rien, dans une pièce nue. Et sur le bureau juste une feuille blanche, appel de sirène engageant et terrible.

Il avait dit non à la vie. Il avait enclos son désir dans une île hors du monde.

Et aujourd’hui enfin il avait écrit.

 

Mais la feuille blanche restait désespérément blanche. Il reprit la plume et il l’entendait gratter le papier tandis que tout lui venait avec une merveilleuse facilité, sans hésitations ni ratures, dans un élan continu. Bon, il fallait continuer, peut-être l’écriture apparaîtrait-elle au terme de l’œuvre…

Soudain il revit le kaléidoscope qui enchantait ses heures d’enfant malade lorsqu’il guettait, dans le désir et l’angoisse, le retour d’une figure qui l’avait ébloui. Il ne l’avait qu’entrevue, le plus léger tremblement de la main suffit, en déplaçant les cristaux de couleur, à créer une autre forme aussi fragile et éphémère. Il attendait, espérait, mais jamais ne revenait celle pour laquelle son âme d’enfant s’était éprise d’un amour démesuré, et il tournait et retournait le kaléidoscope. Sans doute fallait-il faire de même avec l’écriture. Mais comment savoir s’il n’écrivait pas toujours la même phrase ? Un autre que lui pourrait-il la lire ? Est-ce que cette courbe musicale, long fleuve doux qui l’entraînait, ne lui échappait pas continuellement ? Ce qu’il avait à dire était-il devant ou derrière lui ? L’avait-il déjà dit, mal dit ou omis ? Si la figure aimée était déjà parue, alors il avait peu de chance de la retrouver, il ne pouvait qu’en moduler à l’infini les variations, tourner autour, faire une longue phrase, longue périphrase finalement, et qui contenait sans doute, mais il ne le saurait pas, le long, lent et laborieux désir d’écrire qui avait couvé l’œuvre. Tout au fond du kaléidoscope, le désordre des cristaux contient l’infinité des configurations possibles. Lui sans doute ne verrait jamais qu’une feuille blanche.

Mais il se dit que c’était sans importance.

Et il continua.

 

[1] Nouvelle parue dans L’Ingénu – 4è trimestre 1982

 

 

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Catégories : Extrait de livre

Anne Cécile LÉCUILLER

Professeure agrégée de Lettres - écrivain - poète et peintre (techniques mixtes)