La terre de mes ancêtres

Publié par ABreadBooks le

Extrait

1

Domaine des Eaux vives

        Premier mars 2003
Ce matin vers sept heures trente, le temps était frais, et un léger givre recouvrait partiellement la terre. Le soleil venait de se lever et commençait son cycle journalier. Il enflammait l’horizon de ses larges traînées orange et or, apportant un effet mystérieux et magique au relief qu’il accrochait de ses doigts colorés.
Entre ciel et terre, une brume bleue et argent accentuait l’effet fantasmagorique du paysage, modifiant le relief au fur et à mesure de l’apparition du soleil dans le ciel. La terre était belle, calme et sereine, et accueillait le travail de Gérard.
Accrochée derrière son tracteur, la herse affinait la terre et traçait des sillons sombres sur un sol blanchi par le givre matinal. Une nuée d’oiseaux de toutes sortes le suivait, plongeait vers le sol et espérait cueillir, ça et là, la faune microscopique que la herse faisait remonter. Gérard préparait le terrain pour les semailles prochaines.

La moitié du terrain était déjà travaillée, et le soleil brillait bien au-dessus de l’horizon. La bonne odeur de terre fraîchement retournée se répandait derrière son tracteur, apportant à Gérard un plaisir olfactif et une satisfaction tout enfantine.
Le ciel était bleu et de petits nuages, emportés par une légère brise matinale, flottaient. Quelques traînées blanches, lâchées par des oiseaux de fer, balafraient le ciel de la belle campagne de Weppes.
Travaillant sur les terres le long du chemin d’eau, il négociait le virage pour entamer ses prochaines lignes quand Gérard, tout à ses manœuvres, le vit s’approcher. Il arrêta son tracteur. Le silence se répandit autour d’eux. Seuls les cris des oiseaux, qui se disputaient une nourriture soudain tarie par l’arrêt du tracteur, retentissaient.
— Bonjour, ça va ? demanda Gérard à son visiteur inopiné.
Celui-ci avait l’air particulièrement énervé, ne cessant de tourner la tête dans tous les sens, regardant de droite et de gauche.
— Ça va, ça va. Je voulais vous parler en tête à tête, sans risquer d’être dérangé. Mes parents ont été victimes d’un accident de la route, et ils sont morts tous les deux.
Sa voix se perdit dans un sanglot. Gérard descendit prestement de son tracteur.
— Je suis vraiment désolé de ce qui arrive, mes sincères condoléances.
Gérard ne savait pas trop quelle attitude adopter. Il se retourna et s’apprêta à remonter sur son engin quand son interlocuteur reprit la conversation.
— C’est arrivé il y a maintenant plusieurs jours. Ils sont à l’institut médico-légal, je ne peux pas encore les enterrer, mais j’ai trouvé des papiers en mettant un peu d’ordre dans la maison qu’ils habitaient.
Gérard suspendit son geste, fit demi-tour et répondit :
— Je sais qu’un deuil entraîne beaucoup de tracas, et beaucoup de changements dans le quotidien, je suis passé par là moi aussi, quand mes grands-parents sont décédés.
— Les grands-parents ! Les documents que j’ai trouvés chez… mon grand-père, bien rangés dans le coffre, m’ont appris que mon père avait été un enfant adopté à la naissance, sa mère, ma véritable grand-mère, est morte en couche.
— Ah ! Je ne sais pas quoi dire. Je pense qu’il aurait dû en parler. Une idée de qui sont ses parents biologiques ?
— Non, aucune information concernant celui de son père. Mais de ma grand-mère biologique, oui. Elle s’appelait…
Il prit une profonde inspiration, son visage devint de marbre, et son regard, tout à coup glacial et pénétrant, fixa Gérard. Ses poings se crispèrent et il fit un pas vers lui. Gérard, surpris par son attitude, fit un pas en arrière.
— Qu’y a-t-il ? Pourquoi me regarder comme ça, qu’ai-je à voir avec tout ça ?
— Ma grand-mère s’appelait Marie Gransart, murmura t-il entre ses dents. Puis brusquement il se mit à hurler: Et votre grand-père n’a pas voulu d’un petit-fils bâtard ! Il a refusé de prendre chez lui la chair de sa chair, ce salopard !
Ses yeux étaient maintenant injectés de sang. Il vociférait et postillonnait sa colère et sa rage à la face de Gérard qui, abasourdi devant tant de véhémence, avait d’instinct levé le bras gauche pour se protéger.
— Mais, mais, pourquoi cette colère contre moi, je n’en savais rien, je n’ai même pas connu cette personne. On ne m’en a jamais parlé. J’ignorais même son existence.
— Menteur ! Menteur, menteur, menteur ! Tu es comme tout le monde, et je te déteste. Je te hais ! Toi et ta famille, je vous hais !
Gérard, devant tant d’animosité déferlant sur lui, recula de quelques pas.
— C’est ça, va t’en. Courageux comme eux.
Il se précipita sur Gérard qui fit front et para le coup de poing en pivotant légèrement vers la droite. Face à son adversaire, l’individu recula et descendit dans le petit fossé bordant le chemin d’eau. Il ramassa prestement une forte branche tombée à terre, sortit rapidement du fossé et, Gérard ayant tourné le dos pour remonter sur son tracteur, lui asséna violemment un coup sur la tête. Surpris, Gérard tituba sous le choc et tenta de faire face à son agresseur. Il n’en eu pas le temps et un second coup, plus violent que le premier, le cueillit à la tempe alors qu’il levait la main pour se protéger. Lentement il s’affaissa sur le sol.
— Tu es un salopard et tu vas crever, toi et tous les Gransart.
Il traîna le corps sur la terre et l’installa sous la roue arrière du tracteur. Il décrocha la herse, monta sur l’engin, mit le moteur en marche et enclencha la vitesse. Puis il sauta du tracteur et, sans un regard derrière lui, s’enfuit par le chemin d’eau.

 

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