La Structure du Discours

Publié par ABreadBooks le

30 avril 2020. Extérieur, jour. Un homme marche seul dans une rue parisienne, la tête rentrée dans les épaules, le dos voûté à cause de la pluie. Il a deux sacs au bout des bras ; sans doute vient-il de faire ses courses. C’est un journaliste et éditorialiste connu de la presse écrite et de la télévision, qualifié plutôt de polémiste par certains.

Pendant plusieurs mètres, un autre homme le poursuit, l’insulte et le menace. C’est l’agresseur lui-même qui filme la scène. Bien entendu, il publie la vidéo de son « acte de bravoure ». Aussitôt, elle devient virale ; partie de Snapchat, elle se retrouve en peu de temps relayée sur tous les réseaux sociaux. La vidéo dure environ 35 secondes ; l’agresseur apparaît fièrement à la fin, face caméra, se vantant d’avoir craché sur le journaliste.

Quelques heures plus tard, le même homme, dans une autre vidéo, justifie son geste : « Comment vous voulez parler avec lui, vas-y, dites-moi ? C’est peut-être un fils de pute, mais c’est impossible de parler avec lui. Il est super fort ; le débat, c’est impossible. […] À part l’insulter, sa mère, vous voulez faire quoi ? Vas-y, dites-moi ! »

Tout est dit ! De son propre aveu, c’est parce qu’il n’avait pas les mots, parce qu’il n’a pas trouvé les arguments, parce qu’il n’a pas su formuler ses idées, que le malheureux est passé à l’insulte. Face à cette agression, le journaliste, quant à lui, s’en est sagement tenu au proverbe arabe : « L’arbre du silence porte les fruits de la paix. »

« Lorsque l’on se rend compte que l’adversaire nous est supérieur et nous ôte toute raison, il faut alors devenir personnel, insultant et malpoli. », c’est le conseil que donne l’ultime stratagème de Schopenhauer dans L’art d’avoir toujours raison. Le « vidéaste » improvisé reconnaît la supériorité du journaliste : « Il est super fort ; le débat, c’est impossible. » Alors il ne lui reste plus que l’insulte : « Vous voulez faire quoi ? », réaction désespérée. « C’est une stratégie très appréciée, car tout le monde peut l’appliquer. », ajoute Schopenhauer. L’homme ne fait qu’exprimer « l’aigreur de celui qui est battu » dans le domaine des idées.

Cet homme, que je n’ai plus envie d’appeler « l’agresseur », car je vois plutôt en lui une victime, cet homme devrait donc inspirer la pitié. Parce que son geste est l’aveu d’une impuissance : l’incapacité à structurer son discours. En amont, c’est aussi l’incapacité à organiser ses idées, à concevoir ses arguments et à choisir ses mots.

Savoir structurer son discours nous maintient dans le débat. Sans cela, nous sommes condamnés à tomber dans le combat de rue. Sans cela, nous renonçons à faire valoir nos idées. Sans cela, nous renonçons à notre puissance.

Introduction de La Structure du Discours.

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Catégories : Extrait de livre