🏰 Au château de Thiéville 🧜‍♀️

« Au bout d’un moment, le regard d’Anne s’accrocha, incrédule aux tours grises chapeautées d’ardoise et au chemin de ronde crénelé qui émergèrent soudain au-dessus d’un petit bois. (…)
Anne descendait lentement le majestueux escalier de pierre, écoutant le silence de la vieille bâtisse, que seuls venaient troubler les choucas qui avaient dû élire domicile dans les vieilles tours.
Elle s’arrêta pour admirer les magnifiques vitraux ornés de blasons et de motifs floraux, qui l’éclairaient. Tout lui paraissait si étrange, si différent de ce qu’elle avait connu jusque-là. Elle était bien dans un des châteaux qui peuplaient les contes de son enfance. Mais elle ne savait pas encore lequel, celui de Barbe-Bleue, du Prince Charmant ou de la Belle au bois dormant bien qu’elle penchât pour l’instant davantage pour le dernier n’ayant encore rencontré âme qui vive tout au long des sombres corridors qu’elle avait longés.
Elle parvint bientôt dans un vaste vestibule dallé, surmonté d’un plafond strié d’énormes poutres où était suspendu un gigantesque lustre actionné par une chaîne. Les murs, habillés de soubassements en boiserie, étaient ponctués de redoutables armures qui semblaient monter la garde. Elle hésitait sur la direction à suivre quand elle perçut le hennissement d’un cheval. Se précipitant vers une petite lucarne qui s’ouvrait sur la gauche de la grande porte, elle aperçut son cousin Octave qui s’apprêtait à quitter les lieux. Le cheval pivota sur lui-même comme si son maître ne se décidait pas à partir.

– Tes crêpes sont toujours aussi bonnes, Madalen ! lança le jeune homme.

Anne suivit son regard pour découvrir une servante en tablier blanc sur le seuil de ce qui, d’après les paroles de son cousin, ne pouvait être que celui de l’office, son estomac lui rappelant, à cette heure, que c’était précisément là qu’elle devait se rendre.

Elle songea sortir pour le saluer mais trouva l’imposante porte d’entrée fermée à clé. Il ne lui restait plus qu’à gagner l’office par l’intérieur. Le temps qu’elle rejoignît le couloir qui devait y mener, elle perçut le galop du cheval qui s’éloignait. Elle s’y engagea donc, longeant des murs tout aussi ternes que ceux qu’elle avait côtoyés jusque-là, pour être bientôt arrêtée dans sa progression par une lourde porte de chêne. Elle actionna la poignée et celle-ci s’ouvrit sur un couloir prolongeant le précédent, invitée cependant par trois marches sur sa droite qui descendait vers un halo de lumière et une chanson fredonnée dans une langue inconnue. Elle les descendit pour déboucher dans une vaste salle aux murs chaulés où s’alignaient de rutilantes casseroles de cuivre, une immense table de chêne trônant en son centre face à une cheminée où dansaient de hautes flammes. Apercevant enfin un être vivant entre ces vieux murs, elle s’arrêta net sur la dernière marche, comme une petite fille qui a été trop loin dans sa course et va être prise en faute. Une femme, cette Madalen précisément, à qui Octave s’adressait un peu plus tôt, se tenait près de la table, et s’activait à pétrir une boule de pâte en y jetant de temps à autre une poignée de farine. Anne suivait ses gestes et se figea soudain sous la mélodie étrange qui s’échappait de ses lèvres et en réveillait une autre, dans une langue qui ne l’était pas moins, mais sous des cieux d’azur, à l’ombre de la varangue[1] et son écrin de verdure.

– Mama Té, Mama Té ! Fais-moi tes gâteaux de coco ! lançait la fillette.

– Il ne convient pas à une demoiselle de manger autant de gâteaux que vous en mangez, Mademoiselle, ni d’ailleurs de courir la campagne toute seule sur votre poney, ni de vous habiller en garçon ! égrenait alors celle qui répondait au doux nom de Mama Té.

– Tu ne sais dire que ni, ni et ni ! Si j’étais un garçon, tu ne dirais rien de tout cela et père m’aimerait bien davantage ! jetait la petite Anne qui s’était assise à la grande table et fixait, la tête au creux de ses mains, celles noires de la servante, devenues blanches de farine à force de pétrir la pâte.

– Vous dites des bêtises, Mademoiselle, et si votre père vous entendait, il serait très fâché ! Il vous aime telle que vous êtes !

– Tu le penses vraiment, Mama Té ?

– Bien sûr ! Et il veut vous voir devenir une belle demoiselle, qui saura se tenir en société et portera de jolies toilettes !

– Moui, articulait Anne dubitative, ne croyant pas un mot des « chansons » que lui contait sa Mama Té.

– Bonjour Mademoiselle ! Mademoiselle ! insista Madalen.

Anne émergea en sursautant de son rêve éveillé pour se trouver face à la servante qui, ayant abandonné son ouvrage, s’était approchée d’elle et la regardait un peu comme on regarde un enfant qui vient de sortir du lit.

– Bonjour ! fit Anne, revenant difficilement à la réalité et gênée de s’être laissé emporter par ses souvenirs. Pardonnez-moi ! Je …

– Vous étiez ailleurs. C’est bien normal ! fit la servante d’une voix pleine de compassion, comme si elle comprenait parfaitement ce qu’elle pouvait ressentir. Alors, ainsi, c’est vous la nièce de notre maître ? ajouta-t-elle en regardant un peu mieux la nouvelle venue, un large sourire illuminant son visage, aux hautes pommettes roses et aux pétillants yeux bleus, ses cheveux blonds disparaissant en partie sous une coiffe immaculée. Approchez donc ! Je vais vous servir un bol de lait et des tartines de beurre !

Anne parvint à quitter la dernière marche menant à l’office et s’avança dans la pièce, son regard s’arrêtant sur les flammes qui crépitaient dans la cheminée et les nuées grises qui masquaient le soleil au-delà de la porte fenêtre. Rien n’était pareil, si ce n’est Madalen qui ressemblait étrangement à sa « Mama Té », à Trinité qui l’avait élevée comme sa fille.

Ses yeux s’embuèrent et elle aurait voulu fuir dans sa chambre pour cacher ses larmes, mais la servante l’invita à s’asseoir et plaça bientôt devant elle un bol de lait fumant, une motte de beurre et une miche de pain dans laquelle elle découpa deux grosses tranches. »

[1] Dans les demeures réunionnaises, terrasse couverte, habituellement fermée sur les côtés et qui abrite un salon ou une salle à manger, quelquefois les deux.

La baie du Diable – Chapitre II – Des blasons à redorer

« La baie du Diable » est disponible dans les librairies France Loisirs et via le site de France Loisirs, en version papier et e-book.
Abonnement sans engagement de durée.

Les librairies France Loisirs étant actuellement fermées, vous pouvez vous procurer La baie du Diable sur leur site.

https://www.franceloisirs.com/romans-historiques/la-baie-du-diable-fl10158808.html

Bonne lecture !

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Catégories : Extrait de livre