C’était une campagne inhospitalière, fumeuse et dépeuplée, aux patelins ancestraux, aux maisons ratatinées, uniformes et décrépites, que les étrangers traversaient sans s’arrêter. Cette brousse se remettait à peine des ravages d’une violente tempête qui avait arraché les arbres, couché les poteaux électriques, soulevé les toitures, et dont on mesurait les dégâts aux troncs béants qui jonchaient les routes. Au début, j’ai bien tenté de demander mon chemin à quelque conducteur garé sur le bas-côté d’une départementale. Mais jamais on ne m’a répondu, on m’a tourné le dos en feignant de ne pas me voir. Dans le bourg où j’avais élu domicile, mutée dans une agence bancaire, j’avais tout de suite senti que les gens se méfiaient de moi. Ils me saluaient à peine lorsqu’ils venaient retirer de l’argent, ils m’ignoraient dans la rue en me regardant de biais. Leurs regards fuyants se posaient bien au-delà de mon front ; les petites vieilles planquées derrière leur fenêtre écartaient les rideaux de dentelle pour me regarder passer d’un œil mauvais et perçant.

Dans mon logement vide de meubles, situé au-dessus d’une boutique de lingerie fine, seule fantaisie du village, je pensais à Jo plus que de raison, je revivais notre rencontre dans un département voisin et notre dernière dispute dans sa voiture, sans pouvoir trouver de motif ni à sa disparition ni davantage à mes sentiments encore vivaces. Ces souvenirs réveillaient ma douleur comme si l’on picorait mon estomac, ils tiraillaient mes bras, qui n’étaient plus que deux membres en feu, réduits à l’état de charpie et figés dans une immobilité foudroyante. J’étais tombée amoureuse de lui et, après son abandon, il me semblait l’apercevoir partout, dans la pizzeria d’à côté, comme un midi au café qui donnait sur la place du village, ou sur le trottoir d’en face, marchant, capuche sur la tête, avant de réaliser qu’il s’agissait d’un autre, d’un étranger que je n’avais jamais vu.

Un soir, mon âme tourmentée tournait en rond dans l’appartement, délaissant l’ordinateur sur l’écran duquel je couchais mes sentiments pour celui qui m’avait envoûtée et semée en fuyant toute possibilité de retrouvailles.

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Catégories : Extrait de livre