Il descendit rapidement de la rame et quitta le métro. La douleur ne faisait qu’empirer et il se demandait sérieusement s’il n’allait pas perdre connaissance. Il avait cependant encore assez de lucidité pour vérifier qu’il n’était pas suivi ; il n’était plus armé et étant donné son état il n’aurait aucune chance de s’en tirer s’il était amené à devoir se défendre physiquement.
Une fois à l’extérieur du métro, plus conscient que jamais de la gravité de la situation, Wade fit le point sur ses possibilités de refuge. Chez lui ? Mauvaise idée, il avait la conviction que son appartement était surveillé depuis plusieurs jours. Il devrait déménager une fois de plus. S’il s’en sortait bien sûr… Ce n’était pas la priorité du moment. Abordant une rue à l’écart et visiblement peu fréquentée, il prit le temps d’écarter sa veste et de remonter son tee-shirt afin de jeter un coup d’œil à sa blessure au côté. Le sang coulait abondamment.
Il décida de se rendre aux sanitaires les plus proches pour tenter de réduire le saignement. Veillant à attendre un moment où il n’y avait personne en vue – moment rare à cette heure de la journée où la plupart des gens rentraient du travail, sans compter les nombreux touristes en balade –, il s’engouffra dans des toilettes publiques désertes. Il déchira un morceau de son tee-shirt, le trempa dans l’eau du lavabo, puis fit pression sur la plaie, s’arrachant au passage une grimace de douleur. Le traitement paraissait inefficace et il se demanda pour la première fois depuis qu’il avait reçu cette blessure si ses jours n’étaient pas en danger. Il avait déjà perdu une grande quantité de sang et, faute de soins adaptés, cela n’allait pas s’arrêter.
Une femme entra soudain dans les sanitaires et il eut juste le temps de rabattre sa veste et de faire couler de l’eau dans le lavabo pour diluer le sang. Heureusement pour lui, la femme, l’oreille collée à son portable et fort absorbée dans sa conversation téléphonique, ne remarqua rien. Elle parlait très fort en italien et Wade eut un déclic. Italien ! Bien sûr, Tony…

Il avait repris le métro et était descendu à la station Canal Street où il était ressorti dans la rue. Sa vue se brouillait fortement depuis plusieurs minutes et la douleur s’amplifiait, il n’arrivait même plus à vérifier s’il était suivi ou non, il ne lui restait plus qu’à espérer que ses poursuivants aient perdu sa trace dans le métro et ne l’aient pas retrouvée par la suite. Mais s’ils avaient réussi à le suivre, ils l’auraient probablement déjà rattrapé. Il quitta Canal Street pour tourner dans Mulberry Street. Il se dirigeait davantage à l’instinct qu’en se basant sur des points de repère réels ; il connaissait plutôt bien Little Italy, certains secteurs tout du moins, mais une pluie fine s’était mise à tomber, froide et pénétrante, ajoutant encore à l’inconfort de sa situation.
La rue qu’il cherchait donnait sur Mulberry Street. Cela faisait plusieurs mois qu’il n’était pas venu ici et, avec l’affaiblissement causé par sa blessure, il avait du mal à se situer. Au croisement suivant, il entendit de la musique et espéra de tout cœur qu’elle émanait du restaurant italien qu’il cherchait. Cela signifierait qu’il y était presque. Mais la musique ne provenait que d’une maison aux fenêtres ouvertes dont les occupants ne se gênaient pas pour partager leur mélomanie avec tous les passants.
Wade tourna à l’angle de la rue suivante et reconnut cette fois précisément les lieux, le restaurant était juste un peu plus loin. Il imaginait déjà Tony, peut-être que Marina serait là elle aussi. Il eut un sourire en pensant à la fille de Tony, une exubérante jeune Italienne pleine de vie. Elle lui tournait autour depuis un bon moment, pas sérieusement bien sûr… Marina était une vraie charmeuse, pour elle c’était un jeu. Quoique, bizarrement, en cet instant il en était moins sûr. Non, c’était insensé, sa blessure le faisait délirer. Jamais la situation n’avait été équivoque entre eux. Il l’avait connue adolescente et elle serait toujours la fille de Tony, même si elle avait largement dépassé la vingtaine aujourd’hui.
Il sentit d’un seul coup les odeurs de la cuisine, mélange d’huile d’olive, d’herbes aromatiques et de fromages italiens, et en éprouva un réel réconfort. Il allait enfin pouvoir se poser quelque part, abandonner sa vigilance, reprendre des forces. Il reconnaissait même le parfum des sauces fétiches de Tony, un mélange de recettes traditionnelles et d’expérimentations de son invention dont le résultat était plutôt réussi en général.
Il y avait peut-être du monde dans le restaurant, il devrait rester vigilant en entrant. Il jeta un coup d’œil dans la cuisine en passant devant la fenêtre ouverte qui donnait sur la rue ; ni Tony ni Marina ne s’y trouvaient, seulement Gino, un employé italien qui travaillait là depuis des années et que Wade avait déjà croisé. Âgé d’une petite quarantaine d’années, toujours souriant et volubile, Gino savait parfaitement s’y prendre avec la clientèle même si manifestement son plus grand plaisir était de travailler en cuisine.
Wade s’efforça de reprendre l’attitude d’un client comme les autres avant d’entrer ; il resserra les pans de sa veste sur lui, masquant le sang qui maculait son tee-shirt déchiré. Quand il franchit le seuil, il eut le temps de remarquer la petite dizaine de tables occupées ce soir-là avant que sa vue se brouille de nouveau. Il était encore assez tôt dans la soirée, la salle serait sûrement comble d’ici une heure ou deux. Il ne voyait Tony nulle part, par contre il reconnut la silhouette élancée et virevoltante d’une jeune femme brune aux longs cheveux ondulés qu’il identifia aussitôt. Marina portait ce soir-là une jupe noire courte et un corsage moulant rouge qui mettaient en valeur sa silhouette harmonieuse. Très jolie. C’était la première fois qu’il y faisait vraiment attention en fait. Elle se tenait près du comptoir, devant la porte donnant sur les cuisines, un papier dans une main et une bouteille dans l’autre, criant des directives en italien à un serveur. Elle semblait plutôt débordée mais la situation était urgente, il ne pouvait pas attendre. Il s’approcha d’elle en essayant de ne pas attirer l’attention des clients.
— Salut Marina.
— Wade, quelle surprise ! Ça faisait longtemps, s’exclama-t-elle. C’est l’horreur ce soir.
Sa voix était mélodieuse, très légèrement marquée d’une trace d’accent italien.
— Écoute, j’ai besoin d’aide, déclara-t-il simplement à voix basse.
Le visage de la jeune femme s’assombrit.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Tony n’est pas là ?
— Non, je suis seule… Enfin, avec cette bande d’incapables.
Elle désigna les deux serveurs qui s’activaient, l’air perdu, jetant de temps à autre des regards inquiets à la « patronne ». Difficile de dire s’ils quêtaient son aide ou craignaient ses critiques. Wade reporta son attention sur Marina.
— On m’a tiré dessus, révéla-t-il. Je suis blessé et on a essayé de me suivre. Je crois que je les ai semés mais…
— Blessé ?
Les yeux de la jeune femme s’agrandirent.
— Pas grave, enfin pas trop, affirma-t-il sans grande conviction. Mais j’ai besoin d’aide. D’un abri surtout pour me poser un peu…
Elle le détailla des pieds à la tête et prit rapidement une décision :
— Va dans ma chambre, à l’étage, première porte à gauche dans le couloir en haut de l’escalier. Je te rejoins tout de suite.
Il eut un léger sourire de remerciement et quitta la pièce en faisant appel à ses dernières forces. Une fois franchie la porte portant le panneau « privé », il se retrouva dans un petit hall d’où partait un escalier. Il crut qu’il ne parviendrait jamais à monter, mais il réussit au prix d’une intense souffrance à gagner la chambre indiquée par Marina. Une fois-là, ses forces l’abandonnèrent et il se laissa tomber sur le lit. Il était sauvé, pour le moment du moins.

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Charlotte ADAM

Charlotte ADAM

Je me suis lancée dans l’écriture très jeune, pour mon seul plaisir tout d’abord, puis dans la publication en auto-édition en juillet 2017.