(extrait comme les précédents de ce que j’appelle l’Ur-Roman version 1 intitulée ÉCRIVAIN PUBLIC –

Rappel : Je poursuis ici une chronique qui conte l’histoire de la figure de l’écrivain dans les romans que j’ai écrits et dont je suivrai l’ordre chronologique. Une histoire initiée par le récit « fondateur » que fut la nouvelle « Le Kaléidoscope » dans le recueil de nouvelles éponyme, chacun de mes romans ayant eu depuis quarante ans un écrivain pour héros.)

 

 

Sans doute écrit-on toujours un peu pour comprendre, saisir un temps qui s’échappe et vous nargue, mais l’envie, le désir d’être écrivain ? Lorsqu’on remonte dans la préhistoire d’un écrivain il y a toujours une décision surgie on ne sait d’où comme si elle avait fondu sur lui, d’un livre sur une étagère au fond de la classe, de l’admiration de l’instituteur pour Pierre Loti ou encore d’un article de journal, d’une parole, du défi d’un copain, enfin de tout ce qui peut soudain exciter le désir de s’accrocher à une identité, celle-là et pas une autre. Mystère, l’effet est le même pour des causes toujours différentes.

Pour moi ce désir remonte à un autre mystère. Celui du cœur de l’Afrique où, nous disait-on alors, nous vivions. Probablement entendait-on par là que nous étions très proches de cette ligne mythique qui coupe l’Afrique en deux ainsi que la terre. Pour nous les enfants cette expression était la confirmation que la vie battait sur ce continent d’une autre façon et plus intense qu’ailleurs. Avant tout ce cœur était fait de forêts et cette image domina toutes les autres, associée dans ma mémoire à l’étrangeté de nuits où vibraient les crissements de milliers d’êtres cachés, une présence forte qui nous cernait, à la fois hostile et rassurante. Vie et mort dans un seul mouvement. Ma rêverie d’enfant l’associa à ces signes sur la page qu’alors je découvrais sous la houlette d’une mère maîtresse d’école, signes noirs en bataillons d’insectes dévoreurs comme de la vie morte. Je devrais ajouter que cette maîtresse d’école fut une sorte de magicienne de la parole au cœur des images d’Afrique.

 

Quand j’étais enfant, ma mère venait dans notre chambre avec sa robe de bal en taffetas noir et j’enfonçais ma tête dans les plis craquants du bonheur – que cela sentait bon !- avant de partir, elle racontait encore puis s’en allait, elle allait danser au bal avec ses histoires, le monde aussi allait danser au bal, ferme tes doux yeux mon enfant, oui je ferme les yeux, la maison plonge en eaux profondes, le monde du silence respire, le temps a l’air de glisser avec les ailes d’un immense oiseau, ferme tes doux yeux mon enfant… Nous, nous étions suspendus à ces lèvres qui inventaient il était une fois, entre ses lèvres rouges voici le monde, sa gorge est une réserve secrète d’histoires où brûle la vérité, la vérité a cette couleur et cette densité, elle a la couleur de l’amour. Puis ma mère allait rejoindre le monde de ses paroles, elle allait rejoindre l’histoire, la sienne, elle allait danser au bal, des hommes allaient poser les mains, de vraies mains, sur ses épaules nues, de vraies épaules, et la vérité pendant ce temps courait, elle courait, moi je serrais dans ma main ses histoires de taffetas… Ferme tes doux yeux mon enfant, je ferme les yeux il reste le rêve, nous n’aurons jamais le monde que promettaient ses paroles, il faut avancer à tâtons. Elle racontait des histoires. Paroles d’or, règles immuables.

Un jour il faudra voler ces paroles.

 

Depuis j’ai appris qu’il n’y a pas de vérité, elle s’enfuit à peine née de la bouche de ma mère, le monde coule inépuisable de cette bouche, mais il s’enfuit et c’est ainsi que l’histoire nous échappe, l’histoire est toujours devant nous, les paroles vraies s’en vont, se déforment, s’épuisent, disparaissent, ma mère raconte des histoires, le monde qui sort de sa bouche se met à courir et il faut courir derrière lui. Voix sur sa crête, frêle, livrée à ses périls. Chemin, chemin d’Afrique, rives d’eau, lignes d’ombre au long de cette voix ce qu’elle nous dérobe.

Le coeur de l’Afrique est-il celui de ma mère ? Je ne sais. Il y a du moins cette femme qui nous faisait la lecture tous les matins, la ligne des sourcils, la ligne du regard. J’étais un enfant sérieux, triste et gai, je tournais les pages de mes albums avec un doigt attentif, je caressais le papier glacé des images pour connaître leur odeur et parfois je m’endormais, les cheveux dans la couleur du monde dessiné. Aujourd’hui que j’écris le monde se rattrape et les histoires se balancent sur des fils de lumière qui traversent la nuit. Sages les doigts, sage la règle sous les doigts, sage le papier, sages les lettres. Et le monde est excessif à la fenêtre. J’entends encore sa voix entre les hibiscus immobiles, entre les bosquets en fournaise serrée, sa voix toute puissante dans la chaleur.

Plus tard, ma mère nous apprit à écrire – ombre étroite de sa robe -, sons et lettres sur la page, chiffre le signe qu’elle trace, dessine avec ses lèvres et pose en rouge large de baiser. Ma mère écoute et corrige, elle lit, elle parle, elle raconte, elle chante. Et j’apprends le plaisir douloureux des mots, des signes et des lettres dans la chair. J’apprends la rudesse de la chaise sur mes côtes, la table dure et le regard impénétrable. J’apprends à faire entrer le monde en moi, allant entre les lettres, entre les règles de syntaxe, fractions et multiplications, allant entre les dates et les noms des rois tout puissants, errant dans le passé et cherchant la sortie du rêve, perdu dans la folie des chiffres infinis. Ma mère nous apprit à écrire et lire et le calcul et la grammaire et la morale et le civisme et l’histoire sainte et la musique et les feuilles des arbres qui tombent et qu’on dessine sur la page, les histoires folles et raisonnables et les chansons tendres. Monde entier de ma mère. Dictées de sa bouche absolue. Dictées qu’on tremble de poser sur le cahier vide. Ma mère maîtresse d’école, sourcils sévères, noirs, rassemblés en une ligne haute de reproche, ligne en accent circonflexe. Le matin, elle ferme les persiennes sur une salle d’études sombre, longue et fraîche. J’écris sur le papier blanc au son de sa voix. J’apprends à faire entrer en moi avec détresse et bonheur les mots qui parlent d’elle. Après, ma mère disparaît pour la journée, elle part avec ses histoires et nous voici à nouveau, mes sœurs et moi, sauvages impitoyables, lâchés à l’exercice de la terre rouge, à pétrir et broyer et nous venger. Au jardin, sur la grande cuve à cresson, le ciel plonge et s’enfonce, et je vois se poser d’immenses moustiques bleus. Le monde et ses vibrations…

J’ai regardé tout cela avec la tendresse, la fureur et la douleur de l’amour. Et aujourd’hui je l’écris. L’effort de l’écrivain est de réconcilier des instants entrés en lui comme des éclats de verre.

Ses histoires impossibles, et la maîtresse d’école qui se transformait le soir en Cendrillon, ses robes moirées d’or glacé, taffetas craquants, ses robes noires, insectes sous la lumière, battants éventails. Sans doute a-t-on autant de mères que de souvenirs d’elle. J’ai choisi celle-ci parce qu’elle est dans la trame du silence l’intensité exacerbée de la vie, la voix à suivre et poursuivre.

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Catégories : Extrait de livre

Anne Cécile LÉCUILLER

Professeure agrégée de Lettres - écrivain - poète et peintre (techniques mixtes)