(Revenant sur le héros de sa nouvelle « Le Kaléidoscope », le personnage qui vient de s’instituer écrivain public dans le roman éponyme revient sur les traces de sa propre vocation)

 

 

Je n’avais pas eu à chercher trop loin mon modèle, j’avais en partage avec ce personnage non seulement les velléités mais également le perfectionnisme obsessionnel et le fétichisme des objets destinés à l’écriture, de toute la variété des plumes, stylos, crayons et feutres aux machines à écrire, ou de celle des supports, de la feuille volante aux cahiers et carnets de toutes formes, tailles, matières et couleurs, collectionnant secrétaires, bureaux, écritoires, plumiers, buvards, encriers, pierres à encre, coupe et presse-papiers, ne me sentant chez moi que dans la tiède odeur de couveuse des librairies ou des bibliothèques.

Enfant déjà je commençais par renifler mes livres, me fourrer le nez dedans avec ivresse. J’aime l’odeur de l’encre sur la feuille, j’aime le noircissement de la page blanche, j’aime les commencements, j’aime maculer les feuilles, les froisser et jeter. J’aurais pu caresser le bois, je caresse le papier, je le tâte avec bonheur. Ma vocation, si j’en ai une, est de gratter les pages blanches comme pour les sculpter. Écrivain ? On l’est comme on est boulanger ou lingère et parce qu’on aime dorer le pain des mots, ou bien comme on est marin parce qu’on aime le bruit des vagues et le roulement de la phrase qui monte.

Très tôt je me mis à collectionner tout ce qui touche à l’écriture avec une sorte de fureur, collectionner les papiers qui s’envolent des poubelles, des poches négligentes, des boîtes aux lettres abandonnées, des hangars d’imprimerie. Papiers froissés avec nervosité ou désespoir, à moitié déchirés, voire en morceaux minuscules, tachés par les larmes ou la graisse, tracts, prospectus, lettres d’amour, journaux, gros caractères d’imprimerie arrachés au livre de contes de quelque enfant, ou bien pattes de mouche d’une écriture soignée – encre violette, à la plume, d’une vieille dame sans doute -, carnets de comptes d’un artisan, pages de cahier écolier – écriture malhabile -, texte serré d’imprimerie où s’étire un traité de philosophie, pages d’agenda, petits billets de rendez-vous griffonnés et pliés en quatre, liste de commissions – écriture tremblée – encres salies, délavées, raturées, pages propres, textes de poèmes, brouillons de romans…

En ai-je recueilli de ces traces de vie, électrocardiogrammes du monde qui s’échappent des maisons, des mains, expulsés dans un geste furieux ou abandonnés par négligence ! Reliques, objets dont l’être aimé ne veut plus et qu’il sème sur sa route avec une largesse frivole, je les ai ramassées avec tendresse, je les ai fait vivre, reconstituant parfois l’ensemble – un des ensembles possibles – auquel on les avait enlevées. La vie de l’écriture est généreuse, elle a ses surplus, assez abondants pour fournir à l’imaginaire la matière de nombreux romans si l’on voulait se pencher sur ces chutes. Un rêve que j’ai souvent caressé. Pour un écrivain, le hasard est un concurrent fascinant qui redistribue des textes jugés sans intérêt. Qui ne s’est emparé d’une liste de courses inconnue pour noter au dos ses idées, ou d’une nappe de papier sur laquelle traînait une addition pour griffonner ses projets ? On pourrait également imaginer une civilisation qui élèverait au rang de littérature l’enregistrement brut de tous les textes produits. Fragile, mouvante frontière, au moins dans le tremblement de temps et de vie dont ils portent témoignage, entre un graffiti et un verset biblique, l’esquisse maladroite d’un poème par un adolescent boutonneux au revers d’un ticket de métro ou la Divine Comédie.

Je ne sais pas si c’est tout à fait dans l’ordre de mes passions mais j’ai commencé par les abécédaires, tous les alphabets en caractères d’imprimerie que l’on trouve dans le commerce et même les photocopieuses devant lesquelles je suis toujours resté rêveur et admiratif. J’ai été nègre pour des célébrités qui avaient décidé de coucher sur le papier l’histoire de leur vie, j’ai fait de la correction d’épreuves, de la mise en page, du journalisme, et pour finir des reportages au cœur de toutes les forêts de sang du monde. Les rejets, les surgeons, le versant caché de ce qui était destiné au public allait dormir dans les calepins qui m’ont suivi partout. Mais j’avais surtout noirci puis déchiré des pages. Parfois je les avais accumulées sur mes étagères et oubliées. Non seulement persuadé à chaque essai d’être trop loin de ce que je rêvais comme un trésor inaccessible mais attendant quelque signe miraculeux pour me confirmer que j’étais bien, comme je le pensais, un écrivain. J’ignorais qu’en ce commerce, il faut ouvrir boutique avant que celle-ci soit approvisionnée, tenter sa chance, au risque, comme la Joséphine de Kafka, de chanter contre l’avis de son peuple de souris, lequel vient lui demander des comptes. Aussi bien pourrait-on en demander au charbonnier de ce qu’il est charbonnier, ou à celui qui joue à la balle de ce qu’il joue à la balle… Parce que c’est ainsi. Par hasard peut-être.

(…)

Aujourd’hui j’écris pour les autres, je veux dire à leur place, mais les autres ne sont jamais qu’à portée de nous, plus ou moins près plus ou moins loin. Des Ombres… Mots, phrases, discours, gestes, instants partagés, rêves, plaisirs, bonheurs, tout est inachevé. Tout est entr’aperçu. Fragiles possibles qui viennent échouer en interrogations.

Mais aussi étrange cadeau.

 

(Anne Cécile L. ÉCRIVAIN PUBLIC)

 

(1) Je précise ici que c’est une histoire qui a été initiée par la série de ces chroniques consacrées à l’écrivain qui vont suivre la progression chronologique de mes romans depuis le récit « fondateur » que fut la nouvelle « Le kaléidoscope » dans le recueil de nouvelles éponyme, chacun de mes romans ayant eu depuis quarante ans un écrivain pour héros.

couverture-version-papier-copie.jpg

Cliquez ici pour voir mon site web >>

Partagez :
Catégories : Extrait de livre

Anne Cécile LÉCUILLER

Professeure agrégée de Lettres - écrivain - poète et peintre (techniques mixtes)